« Tour abbatiale », poème de Dominique Ferlin

Tour abbatiale

Etrange apparition dans les hauteurs,
Tu m’as ému par tes airs de douleur :
Le temps a violenté tes arcatures,
Et les éléments rongé tes sculptures.

Un pôle spirituel millénaire
Devenu site valétudinaire :
L’histoire s’y révèle impitoyable,
Ses acteurs plaidant plus ou moins coupables.

Au départ vivaient là des solitaires,
Hommes de Dieu priant sur cette terre.
Ces ermites attirèrent des disciples :
L’habitat des reclus se fit multiple.

De fait, l’endroit était privilégié :
Une éminence aisée à fortifier,
Sorte d’écrin enchanteur et fertile
Face à la plaine basse et loin des villes.

C’est alors qu’un comte nommé Robert,
Vraie âme de piété sous le haubert,
Approché par le religieux Olfride,
Dota les lieux de droits et de subsides.

Consacrée en abbaye d’Augustins
Au tout dernier quart d’un siècle d’airain –
Onzième d’un Moyen-âge brutal -,
La colline se muait en signal :

Soit spirituel pour le pèlerin,
Soit de navigation pour le marin.
De grands féodaux lui firent des grâces :
Ainsi Thierry et Philippe d’Alsace.

Ce moutier Saint-Riquier, qui rayonnait
Sur des terroirs pris à la mer, donnait
Techniques et science à ce pays rude
En combinant la culture et l’étude.

Puis vinrent des âges obscurs, hélas,
Qui faillirent donner le coup de grâce :
Gueux sacrilèges, guerres destructrices,
Outrages des années réformatrices.

Le salut vint des fils de Saint-Ignace,
Les jésuites qui, occupant la place,
Ont redonné du lustre à l’abbaye
Par leur mission d’instruction du pays.

Cela dura jusqu’à leur suppression
Et qu’un évêque aux néfastes passions
Entreprenne de détruire l’école
Où mûrit le novice John Caroll.

Seule épargnée pour ton rôle de guet
Tu es restée, tour, en témoin muet
Des saccages et violences des guerres,
Dont tu partageas aussi les misères.

Dès lors, ton sort dépend du bon vouloir
D’habitants ayant l’effrayant pouvoir
Ou d’accompagner ta lente agonie,
Ou de restaurer ta ruine bénie.

Dominique Ferlin, le 19 juillet 2020, Aire-sur-la-Lys